Journal of Linguistics and Language Teaching
Volume 16 (2025) Issue 2
Journal of Linguistics and Language Teaching 16 (2025) 2, 131-132
Préface
J’ai le plaisir de présenter ce nouveau numéro thématique sur le thème « Frontières linguistiques, frontières culturelles ». À une époque où la fluidité des échanges et la complexification des identités interrogent nos cadres de pensée traditionnels, la notion de « frontière » ne peut plus être appréhendée comme une simple ligne de démarcation. Elle s'impose désormais comme un objet d'étude polymorphe, agissant tour à tour comme zone de contact, espace de tension ou lieu de médiation.
Ce volume du JLLT réunit cinq contributions issues de contextes académiques variés - le Canada, la France et l’Allemagne - offrant ainsi une perspective internationale et interdisciplinaire sur les défis actuels de la didactique des langues et de l'interculturel.
Le numéro s'ouvre sur une remise en question fondamentale des paradigmes traditionnels de la mobilité. Meike Wernicke (Université de la Colombie-Britannique, Canada) nous invite à repenser la frontière non plus comme un franchissement géographique, mais comme un « positionnement relationnel ». À travers l'analyse de deux projets de recherche menés dans l'Ouest canadien, l'auteure explore la complexité des identités chez les futurs enseignants de français langue seconde. Elle met en lumière les processus de racialisation et d'altérisation qui traversent les salles de classe, tout en soulignant l'importance cruciale de soutenir la revitalisation des langues autochtones au sein même des programmes de français.
Ce questionnement sur l'altérité trouve un écho théorique puissant dans l'article de Véronique Lemoine-Bresson (Université de Lorraine, France). S'appuyant sur une synthèse impressionnante de 57 travaux de recherche, l'auteure formalise une compréhension de l'interculturel envisagée comme un « continuum ». En intégrant une perspective intersectionnelle - croisant les enjeux de genre, de classe sociale, de race et de handicap - elle déconstruit les mécanismes de domination et d'assignation identitaire. Sa proposition, à la fois critique et praxéologique, définit quatre domaines d'action (interpersonnel, structurel, idéologique et légal) pour transformer l'indignation en une pédagogie de l'inclusion.
Le lien entre ces deux premières contributions réside dans la volonté de dépasser une vision binaire du « soi » et de « l'autre ». Cette transition s'opère par le biais de supports et de dispositifs favorisant la circulation entre les codes. Esa Christine Hartmann (Université de Strasbourg, France) nous propose une exploration du « voyage » linguistique et culturel à travers un album de jeunesse trilingue. Dans cet espace littéraire, la frontière devient poreuse : les langues ne se juxtaposent pas simplement, elles interagissent pour créer un univers de médiation où le jeune lecteur apprend à naviguer entre différents imaginaires. L’album devient alors un objet sémiologique et didactique privilégié pour éprouver l'altérité dès le plus jeune âge.
Prolongeant cette réflexion sur l'interaction, Martine Derivry-Plard (Université de Bordeaux, France) analyse l'évolution de vingt ans de pratiques numériques. En privilégiant le terme de « télécollaborations interculturelles » sur celui d'échanges virtuels, elle souligne la dimension profondément humaine et politique de ces dispositifs. L'originalité de son approche réside dans un renversement curriculaire audacieux : la communication interculturelle devient l'objectif hégémonique de l'apprentissage, tandis que la compétence linguistique se transforme en un outil d'étayage indispensable mais secondaire. Cette approche vise, in fine, à forger une citoyenneté interculturelle au service d'une éducation démocratique.
Enfin, ce numéro ne pouvait faire l'économie d'une réflexion sur la frontière technologique qui redéfinit actuellement nos pratiques enseignantes. Maximilian Irion (Université Johann Wolfgang Goethe, Allemagne) explore les opportunités et les défis soulevés par l’intelligence artificielle (IA) dans l'enseignement des langues romanes (français et espagnol) au sein du système scolaire allemand. En rendant compte d'une étude scientifique menée auprès de 457 enseignants, l'auteur démontre comment la formation continue peut favoriser une utilisation critique et réfléchie de l'IA. Cette contribution clôt le volume en rappelant que la frontière technologique, si elle est pensée avec discernement, peut devenir un levier d'innovation pédagogique plutôt qu'une menace pour l'interaction humaine.
En parcourant ces articles, nos lecteurs percevront un fil conducteur solide : la nécessité de passer d'une vision statique de la langue et de la culture à une vision dynamique et critique. Qu'il s'agisse de déconstruire les rapports de pouvoir, de médiatiser la rencontre par le récit ou l'échange numérique, ou d'intégrer les nouveaux outils numériques, tous les auteurs s'accordent sur un point : l'éducation aux langues est avant tout une éducation à la relation humaine.
J'espère que ces explorations récentes sauront nourrir vos réflexions et ouvrir de nouvelles pistes pour vos recherches et vos pratiques. Je vous souhaite une excellente lecture.
Thomas Tinnefeld
JLLT
Directeur scientifique